
Atteindre les ambitieux objectifs de développement en Afrique nécessite des moyens financiers considérables. Face à une aide internationale incertaine, le continent se tourne vers ses propres forces – diaspora, secteur privé, marchés financiers locaux – et réclame une réforme de l’architecture financière mondiale pour obtenir les investissements verts et inclusifs dont il a besoin.
Pour construire des routes, des écoles, des hôpitaux, électrifier les villages ou adapter l’agriculture aux changements climatiques, les besoins de financement de l’Afrique se chiffrent en centaines de milliards de dollars par an. Or, les sources traditionnelles – budgets publics nationaux souvent limités, aide publique au développement stagnante, dette extérieure onéreuse – ne suffisent plus, voire atteignent leurs limites. La bonne nouvelle, c’est que l’Afrique recèle en son sein d’importantes ressources, matérielles et immatérielles, qu’elle apprend à mieux mobiliser. En parallèle, une vraie discussion mondiale s’ouvre pour rééquilibrer les flux financiers vers les pays du Sud.
La manne de la diaspora et des transferts de fonds. Parmi ces ressources clés figure en première ligne la diaspora africaine, que l’on surnomme parfois le « meilleur investisseur » du continent. Comme évoqué précédemment, les envois de fonds des migrants africains ont dépassé les 100 milliards de dollars en 2023, éclipsant l’aide internationale. Cet argent va directement dans l’économie réelle (consommation, construction de logements, scolarisation, projets locaux). Désormais, l’enjeu est d’orienter une partie de cette manne vers des investissements structurants. Plusieurs pays facilitent par exemple l’acquisition de bons du Trésor par la diaspora via des plateformes en ligne. Des fonds d’investissement diasporas se créent, comme le Diaspora Investment Fund du Ghana, pour financer des PME locales en proposant aux expatriés des rendements attractifs. D’autre part, baisser le coût des transferts d’argent (encore près de 8 % en moyenne vers l’Afrique sub-saharienne) est crucial : des start-up fintech africaines y travaillent, et certaines cryptomonnaies ou services mobiles permettent déjà d’envoyer de l’argent à moindre frais. L’objectif affiché par l’ONU est de réduire ces coûts à 3 % maximum, libérant ainsi des millions de dollars supplémentaires chaque année pour les bénéficiaires.
Mieux collecter et gérer l’épargne intérieure. Outre la diaspora, l’Afrique regarde ses propres économies sous un nouveau jour. Les taux d’épargne varient selon les pays, mais globalement l’épargne intérieure augmente avec l’émergence d’une classe moyenne. Dans des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Kenya, les banques et assurances locales gèrent des actifs de plus en plus importants. Canaliser cette épargne vers le financement du développement est un défi que relèvent les marchés financiers africains. La bourse régionale d’Abidjan ou celle de Lagos proposent par exemple des obligations dédiées au financement d’infrastructures ou d’entreprises locales. L’apparition de green bonds (obligations vertes) africains marque aussi les esprits : le Nigeria a émis dès 2017 des obligations vertes souveraines pour financer des projets d’énergie solaire et de reboisement ; récemment, l’Égypte et le Maroc ont suivi. Ces outils permettent aux investisseurs (africains ou non) de flécher leurs fonds vers des projets alignés sur les ODD. Par ailleurs, la mobilisation des ressources domestiques passe par la réforme fiscale : élargir l’assiette d’imposition, lutter contre l’évasion fiscale des multinationales, digitaliser la collecte d’impôts (comme le fait le Rwanda, champion du genre) sont autant de pistes pour augmenter les budgets nationaux de développement. Plusieurs pays anglophones d’Afrique ont adopté des lois sur la limitation des exonérations fiscales et l’optimisation abusive, afin de garder sur place une part plus juste des revenus générés localement.
Partenariats public-privé et capital investissement. Devant l’ampleur des investissements nécessaires (on parle de ~170 milliards $ par an rien que pour les infrastructures selon la BAD), les États africains se tournent aussi vers des partenariats public-privé (PPP). Ces contrats permettent de réaliser de grands projets (autoroutes, centrales électriques, fibre optique) en associant capital privé et garantie publique. Le Sénégal, par exemple, a construit son nouvel aéroport et des autoroutes à péage via des PPP avec des entreprises étrangères et locales. Toutefois, ces montages doivent être bien encadrés pour éviter un endettement caché ou des clauses défavorables à l’État. Parallèlement, le secteur du capital-investissement se développe en Afrique : des fonds d’investissement spécialisés (africains et internationaux) lèvent des capitaux pour investir dans des entreprises prometteuses ou des projets d’envergure. En 2022, les start-up africaines ont attiré plus de 5 milliards $ d’investissement, un record, notamment dans la fintech, l’énergie propre et la santé numérique. Cet afflux de capitaux privés montre que l’Afrique présente des opportunités, mais les investissements restent concentrés dans quelques pays (Nigeria, Kenya, Afrique du Sud, Égypte) – le défi est d’élargir à d’autres marchés plus petits ou perçus comme risqués.
Plaidoyer pour une justice financière globale. Enfin, l’Afrique élève la voix sur la scène internationale pour réclamer un environnement financier mondial plus juste et propice à son développement. Cela passe par plusieurs fronts : d’une part, la question de la dette. Beaucoup de pays africains sont pris à la gorge par le service de la dette, surtout après les chocs du COVID-19 et de la guerre en Ukraine. Des initiatives de suspension temporaire ont aidé, mais l’Afrique demande plus : une restructuration durable de certaines dettes, et surtout des mécanismes innovants comme les échanges “dette contre action climatique” (où une partie de la dette est annulée en échange d’investissements locaux dans le climat). D’autre part, l’accès aux financements concessionnels (peu chers) pour les projets verts est un enjeu crucial. L’Afrique, qui subit le plus le changement climatique, ne reçoit qu’une portion modeste des financements climatiques mondiaux. Au Sommet de Paris sur la finance en juin 2023, des voix africaines ont porté la proposition d’une refonte du système financier – appelée “initiative de Bridgetown” – qui inclurait par exemple la réallocation de Droits de Tirage Spéciaux (la monnaie du FMI) vers les pays en développement, ou la création de taxes mondiales solidaires (sur les émissions carbone ou les transactions financières) pour abonder un fonds vert pour le Sud. Si ces idées se concrétisent, elles pourraient libérer des dizaines de milliards pour l’Afrique sans alourdir la dette.
Autonomie et intégration africaine. En attendant ces hypothétiques changements globaux, l’Afrique progresse vers plus d’autonomie financière en renforçant l’intégration régionale. La future monnaie unique de la CEDEAO en est un exemple (même si son avènement a été reporté, elle vise à faciliter les échanges et réduire la dépendance aux devises étrangères). La mise en commun de réserves entre pays d’Afrique centrale, ou les réflexions sur un marché financier africain intégré, témoignent d’une volonté de s’appuyer sur ses propres forces collectives. L’idée d’une Banque Africaine d’Investissement (prévue dans certains traités de l’UA) est également discutée : elle pourrait financer directement les projets prioritaires en mobilisant l’épargne africaine, un peu à l’image de la Banque européenne d’investissement en Europe.
En somme, le financement du développement africain entre dans une ère d’innovation et de diversification. Les recettes traditionnelles ne suffisant plus, le continent explore toutes les voies : valoriser son capital humain et financier diasporique, mieux utiliser l’épargne et les marchés locaux, attirer l’investissement privé dans les secteurs durables, et plaider pour un soutien international adapté à ses réalités. Cet état d’esprit proactif s’inscrit pleinement dans l’objectif de l’Agenda 2063 d’une « Afrique prospère fondée sur une croissance inclusive et le développement durable ». En trouvant en elle-même et avec ses partenaires les ressources de son essor, l’Afrique trace les contours d’un futur où elle financera largement par elle-même son propre développement, gage d’une plus grande souveraineté économique.
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