
Croissance économique rime-t-elle avec justice sociale en Afrique ?
Alors que le continent connaît l’une des plus fortes expansions démographiques et économiques, le défi est de s’assurer que tous femmes, jeunes, ruraux participent et bénéficient de ce progrès. Du bidonville de Kibera aux villages isolés du Mali, en passant par les communautés de nomades ou les personnes en situation de handicap, l’impératif est le même : ne laisser personne de côté. L’inclusion sociale est devenue le maître-mot des politiques de développement africaines, condition essentielle pour une prospérité durable et partagée.
L’Afrique, continent jeune aux inégalités tenaces. Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, l’Afrique est le continent le plus jeune du globe. Cette jeunesse représente un potentiel immense d’innovation et de dynamisme. Mais exploiter ce potentiel exige de créer des opportunités pour des millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Dans de nombreux pays, le chômage ou le sous-emploi des jeunes dépasse 20 à 30 %. Sans perspectives, cette génération montante risque de tomber dans la précarité ou l’exode migratoire. Parallèlement, les inégalités de revenu et d’accès aux services restent élevées : contraste saisissant entre les centres urbains modernes (avec leurs immeubles et start-ups) et les quartiers périphériques sans eau courante ; entre des élites formées à l’étranger et des enfants qui n’ont pas accès à une éducation de base de qualité. L’enjeu de l’inclusion est donc double : économique (répartition équitable des fruits de la croissance) et social (accès pour tous à l’éducation, à la santé, aux droits).
Femmes d’Afrique, acteurs du changement. Aucune inclusion véritable ne peut s’opérer sans les femmes, qui représentent environ la moitié de la population et jouent un rôle crucial dans les communautés. En Afrique, les femmes assurent 60 à 80 % de la production alimentaire et sont souvent le pilier financier de la famille par leurs petites activités génératrices de revenus. Pourtant, elles font face à de nombreux obstacles : accès limité à la terre (dans certains pays, moins de 20 % des propriétaires terriens sont des femmes), difficultés d’accès au crédit, surcharge de travail domestique non rémunéré, sans oublier les mariages précoces ou violences basées sur le genre dans certaines régions. Conscientes que l’autonomisation des femmes est un puissant levier de développement, de nombreux gouvernements et ONG multiplient les initiatives : programmes de microfinance ciblés pour les agricultrices, quotas de femmes dans les instances décisionnelles locales, campagnes pour la scolarisation des filles et contre les discriminations. Des progrès notables sont visibles, par exemple au Rwanda où le Parlement est composé à plus de 60 % de femmes, ou en Éthiopie qui a récemment nommé une femme Présidente et paritaire son gouvernement. Ces avancées montrent la voie, même si beaucoup reste à faire pour que chaque jeune fille africaine puisse réaliser son potentiel.
Inclusion territoriale : développer les « oubliés ». L’inclusion concerne aussi les territoires. L’Afrique est un continent de 1,4 milliard d’habitants répartis sur 55 pays, et au sein de chacun on retrouve souvent les mêmes disparités : une capitale surdimensionnée, quelques pôles urbains dynamiques, et de vastes zones rurales enclavées. Réduire la fracture urbain-rural est un impératif. Cela passe par le désenclavement des régions isolées (routes rurales, accès à Internet, électrification hors réseau via l’énergie solaire), la valorisation du potentiel local (agro-industries rurales, tourisme communautaire), et la décentralisation des services publics (ouvrir des universités et des hôpitaux en dehors des grandes villes). Des pays comme le Maroc ont lancé des plans ambitieux d’investissement dans les « provinces défavorisées ». Le Kenya développe ses comtés avec un financement local accru. Au Sénégal, le programme des « bourses de sécurité familiale » verse une aide monétaire aux ménages pauvres, principalement ruraux, pour atténuer la pauvreté extrême. Ces efforts visent à ce que la croissance ne se concentre pas que dans les capitales, mais irrigue chaque région, renforçant ainsi la cohésion territoriale.
Inclure la jeunesse, moteur démographique. Relever le défi de l’inclusion en Afrique, c’est avant tout donner une place centrale à sa jeunesse pléthorique. Il s’agit d’éviter ce que certains ont appelé une « bombe démographique » pour en faire au contraire un dividende démographique. Ainsi, les systèmes éducatifs sont repensés pour être plus inclusifs (parité filles-garçons en primaire atteinte dans plusieurs pays, développement de l’enseignement technique et de la formation professionnelle pour les décrocheurs). Des programmes innovants voient le jour : écoles mobiles pour enfants de nomades au Niger, cours en langue des signes pour les enfants sourds en Ouganda, plateformes d’e-learning gratuites pour toucher les jeunes même dans les zones reculées. Côté emploi, l’entrepreneuriat des jeunes est encouragé via des concours de start-up, des espaces de coworking et des incubateurs – Lagos, Le Caire ou Nairobi sont devenues des « Silicon Valleys » africaines bouillonnantes d’initiatives de jeunesse. Les gouvernements adoptent aussi des politiques pro-jeunes, comme l’exonération de charges pour l’embauche d’un premier emploi ou la création de Conseils nationaux de la jeunesse consultés sur les politiques publiques.
Vers une prospérité partagée. « L’inclusion n’est pas une option, c’est une nécessité », déclarait en 2022 Moussa Faki Mahamat, Président de la Commission de l’Union Africaine, en appelant les États à accélérer leurs efforts. En effet, sans inclusion sociale, la croissance économique risque de créer de la frustration et de l’instabilité. Les inégalités alimentent potentiellement les conflits, l’insécurité ou les flux migratoires incontrôlés. À l’inverse, une Afrique qui investit dans tous ses citoyens femmes, hommes, jeunes, moins jeunes, quelle que soit leur origine se donne les moyens d’une paix durable et d’un essor économique endogène. Les initiatives actuelles pour l’inclusion sociale commencent à porter leurs fruits : on constate par exemple une baisse de l’extrême pauvreté dans plusieurs pays, une progression de l’indice de développement humain et l’émergence d’une classe moyenne africaine. Le défi est de maintenir et d’amplifier cette tendance. C’est en rassemblant toutes ses forces vives que l’Afrique pourra réaliser sa vision d’un développement véritablement durable, c’est-à-dire écologiquement soutenable, économiquement viable et socialement équitable.
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