
Des urnes aux instances locales, des constitutions aux réseaux sociaux, la gouvernance africaine se réinvente entre progrès démocratiques et soubresauts politiques. Si beaucoup de pays ont consolidé leurs institutions, d’autres font face à des reculs. Dans ce paysage contrasté, la participation citoyenne et la redevabilité émergent comme piliers d’un développement durable.
Trente ans après la vague de démocratisation des années 1990, où en est la gouvernance en Afrique ? Le bilan est mitigé. D’un côté, jamais autant de pays africains n’ont tenu d’élections régulières, adopté des lois sur la transparence ou impliqué la société civile dans les décisions. De l’autre, les coups d’État récents en Afrique de l’Ouest, les conflits prolongés et la persistance de la corruption montrent la fragilité des acquis. L’indice Ibrahim 2024 note d’ailleurs une quasi-stagnation de la gouvernance globale sur le continent sur la dernière décennie. Ainsi, l’Afrique se trouve à la croisée des chemins : approfondir la démocratie et la bonne gouvernance pour assurer la stabilité et le développement, ou risquer de voir certains progrès remis en cause.
Des citoyens plus exigeants. Un trait marquant de la gouvernance africaine actuelle est l’affirmation croissante d’une citoyenneté active. Dans de nombreux pays, la population – en particulier la jeunesse – n’hésite plus à demander des comptes à ses dirigeants. Les réseaux sociaux et médias en ligne donnent une voix aux sans-voix et permettent de dénoncer rapidement les abus. On se souvient du mouvement #EndSARS au Nigeria, parti d’Internet pour protester contre les violences policières, ou encore du rôle de Twitter dans le printemps soudanais de 2019 qui a mené à la chute d’une dictature de 30 ans. Parallèlement, la société civile s’organise : associations anticorruption, observatoires citoyens des élections, plateformes d’open data qui publient les budgets publics en langage accessible, etc. Dans plusieurs municipalités, des expériences de budgets participatifs ont vu le jour – par exemple à Yaoundé (Cameroun) ou à Kampala (Ouganda) – où les habitants décident ensemble d’une partie des dépenses locales. Ces démarches renforcent l’idée que la démocratie ne se limite pas au vote tous les 5 ans, mais inclut une participation continue des citoyens à la gestion des affaires publiques.
Des institutions plus fortes, mais parfois bousculées. Sur le plan institutionnel, de nombreux États africains ont entrepris des réformes pour consolider l’État de droit. Les commissions électorales indépendantes se sont généralisées, contribuant à des scrutins plus crédibles (même si des contestations subsistent). La liberté de la presse est garantie par la loi dans la plupart des pays, et on observe un pluralisme médiatique croissant, même là où la situation reste difficile. Les cours constitutionnelles et suprêmes jouent un rôle essentiel : au Malawi, la justice a annulé une présidentielle entachée d’irrégularités en 2020, forçant un nouveau vote exemplaire ; au Kenya, la Cour suprême n’a pas hésité à invalider l’élection de 2017 pour irrégularités, du jamais vu en Afrique. Ces contre-pouvoirs judiciaires sont encourageants. Toutefois, la gouvernance africaine a été secouée par une série de reculs : depuis 2020, au moins six coups d’État militaires ont eu lieu (Mali, Guinée, Burkina Faso, Soudan, etc.), remettant en cause des transitions démocratiques. Dans certains cas, l’instabilité sécuritaire (menace terroriste au Sahel, conflits armés) a servi de prétexte à des régimes autoritaires pour suspendre les institutions ou retarder des élections. La lutte d’influence entre grandes puissances sur le continent n’est pas sans effet non plus, chaque camp soutenant parfois des gouvernants peu exemplaires pour préserver ses intérêts.
Bonne gouvernance économique et lutte contre la corruption. Un aspect crucial de la gouvernance est la gestion transparente et efficace des ressources. Plusieurs pays riches en ressources naturelles, comme l’Angola ou le Nigeria, ont souffert par le passé de la « malédiction des ressources » où la rente pétrolière profitait à une élite corrompue. La prise de conscience est là : aujourd’hui, des lois d’accès à l’information publique existent dans plus de 25 pays africains, permettant aux citoyens de demander des comptes. L’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE) gagne du terrain en Afrique, obligeant les compagnies minières et pétrolières à déclarer ce qu’elles versent aux États. Des pays comme le Botswana ou Maurice sont souvent cités en exemples pour leur bonne gouvernance économique, figurant parmi les moins corrompus du continent selon Transparency International. Mais ailleurs, le chantier reste immense. La corruption endémique continue de freiner le développement en siphonnant des budgets qui pourraient aller à l’éducation ou à la santé. Pour y remédier, l’Union Africaine a déclaré 2018 « Année de la lutte contre la corruption » et adopté une Convention africaine contre la corruption (ratifiée par la majorité des pays). Dans certains États, des procès anticorruptions spectaculaires ont lieu, visant même d’anciens ministres ou présidents, signe que l’impunité recule lentement.
Gouvernance locale : l’échelle de proximité. Souvent, améliorer la gouvernance passe par la base. La décentralisation est devenue un mot-clé : donner plus de pouvoirs et de budgets aux collectivités locales pour qu’elles répondent mieux aux besoins des citoyens. De nombreux pays ont créé des communes élues, des conseils de village ou de quartier, etc. En Ouganda par exemple, le système des LC1 (Local Council 1) permet une gestion très locale des affaires courantes avec la participation directe des habitants. Ces structures locales, lorsqu’elles fonctionnent bien, peuvent renforcer la responsabilité (“accountability”) car les élus locaux sont proches de la population et directement interpellés en cas de manquement. Bien sûr, la réussite dépend du transfert effectif des ressources financières de l’État central vers les localités, ce qui est parfois lent. Mais l’essor du pouvoir local est un signe que la gouvernance n’est plus seulement une affaire de sommet de l’État : elle se joue aussi dans chaque ville et chaque village.
Le chemin vers la démocratie durable. La gouvernance est un voyage plutôt qu’une destination finale. L’Afrique a parcouru du chemin depuis les années de parti unique, et beaucoup de ses citoyens goûtent aujourd’hui à des libertés jadis absentes. Pour autant, les acquis démocratiques restent fragiles si on ne les consolide pas. Le “printemps africain” de 2011-2014 (Tunisie, Burkina Faso…) a montré l’aspiration profonde des peuples à la démocratie ; les récents retours en arrière rappellent que rien n’est irréversible. Miser sur la jeunesse sera sans doute déterminant : une nouvelle génération éduquée, connectée, moins encline à accepter la corruption ou l’autoritarisme, arrive aux responsabilités. De plus en plus, les électeurs exigent des résultats tangibles de leurs gouvernants – emplois, services, sécurité – et sanctionnent via les urnes ceux qui échouent. À l’horizon 2030, de grandes économies africaines (Nigéria, Afrique du Sud, Égypte…) passeront par des renouvellements de leadership, potentiellement décisifs. Si ces transitions se font dans le respect des règles et avec l’implication citoyenne, elles consolideront un socle de bonne gouvernance synonyme de stabilité et de croissance inclusive. En définitive, la démocratie et la bonne gouvernance ne sont pas des luxes pour l’Afrique, mais bien les fondations sur lesquelles bâtir un développement résilient, au service de l’ensemble de la population.
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