Diaspora africaine : un trésor pour le développement du continent

Longtemps perçue uniquement sous l’angle des « cerveaux en fuite » ou des drames de migrants, la diaspora africaine s’impose désormais comme un acteur économique et social de premier plan. Ses envois de fonds, ses investissements et son expertise deviennent un levier stratégique pour le développement durable en Afrique.

Que ce soit dans les quartiers afro-européens de Paris et Londres, dans les communautés africaines des États-Unis ou au sein de la vaste diaspora en Afrique même (migrations intra-africaines), des millions d’Africains de l’extérieur gardent un lien puissant avec leur terre d’origine. Aujourd’hui, ce lien se traduit par un flux de richesses et de compétences sans précédent vers le continent. En 2023, les transferts d’argent de la diaspora africaine vers l’Afrique ont dépassé les 100 milliards de dollars, soit environ 6 % du PIB du continent – un montant supérieur à l’aide publique au développement et aux investissements étrangers directs réunis. C’est dire l’importance qu’a prise la diaspora comme poumon financier, mais aussi comme vecteur d’idées et de progrès.

Des “migrants-développeurs” aux avant-postes. Chaque année, l’argent envoyé par la diaspora aide des millions de familles en Afrique à payer des dépenses essentielles : nourriture, éducation des enfants, soins de santé, construction d’une maison… Au-delà de ce soutien vital aux ménages, ces remises migratoires jouent souvent un rôle de stabilisateur macro-économique pour les pays récipiendaires. Des économies comme celles du Lesotho, de la Somalie ou des Comores tirent plus de 20 % de leur PIB des envois de fonds des expatriés. Lors des crises – par exemple durant la pandémie de COVID-19 – ces flux ont fait preuve d’une remarquable résilience, les diasporas se saignant parfois aux quatre veines pour soutenir leurs proches restés au pays. Le profil de la diaspora évolue également : on trouve parmi elle un nombre croissant de compétences hautement qualifiées (médecins, ingénieurs, chercheurs) qui, même installées à l’étranger, contribuent à distance au développement de l’Afrique via des transferts de connaissances, du mentorat ou des projets ponctuels. Ainsi, de nombreux médecins de la diaspora malienne rentrent régulièrement au pays pour opérer bénévolement et former des confrères locaux. Des ingénieurs en TIC d’origine nigériane créent des start-ups filiales au Nigeria depuis leur base de Silicon Valley. Ces « migrants-développeurs » deviennent des passerelles entre l’Afrique et le reste du monde, combinant le meilleur des deux pour booster l’innovation sur le continent.

Des initiatives pour canaliser l’impact diaspora. Conscients du potentiel de leur diaspora, plusieurs pays africains ont mis en place des mécanismes pour mieux la mobiliser. Une tendance récente est l’émission de « diaspora bonds » – des obligations d’État proposées aux expatriés patriotes pour financer des projets nationaux. Le Nigeria, le Kenya, l’Éthiopie ou le Ghana s’y sont essayés avec succès, levant des millions de dollars pour des infrastructures ou des programmes énergétiques. D’autres incitations voient le jour : création de banques ou fonds d’investissement dédiés aux diasporas (pour orienter l’épargne des migrants vers des PME locales), organisation de forums économiques de la diaspora où les talents expatriés sont invités à rencontrer les acteurs locaux et à investir dans des secteurs porteurs. L’Union Africaine, de son côté, a officiellement reconnu la diaspora comme la « 6ᵉ région de l’Afrique » et multiplie les initiatives pour l’impliquer dans l’Agenda 2063. Le récent projet de carte d’identité de la diaspora africaine vise à faciliter les déplacements et l’engagement sur le continent de personnes d’origine africaine de par le monde. Des plateformes numériques se développent également pour mettre en relation compétences diasporas et besoins locaux, dans le cadre de missions temporaires par exemple (le programme TOKTEN de l’ONU permet ce type d’échange de compétences).

Migration intra-africaine : l’autre visage. Si la diaspora hors d’Afrique est souvent mise en lumière, il ne faut pas oublier que la majorité des migrations africaines se font à l’intérieur du continent. Des millions de travailleurs partent chaque année d’un pays africain vers un autre – Ivoiriens au Sénégal, Burkinabés en Côte d’Ivoire, Érythréens en Éthiopie, etc. – souvent à la recherche d’opportunités économiques régionales ou fuyant des conflits. Ces migrations intra-africaines, qui représentent environ 20 % du total des remises migratoires vers l’Afrique, sont cruciales pour les économies locales. Les communautés transfrontalières facilitent le commerce informel, comblent les manques de main-d’œuvre et créent des liens culturels forts. Là encore, plusieurs organisations africaines œuvrent pour sécuriser et valoriser ces mouvements : la CEDEAO en Afrique de l’Ouest, par exemple, a instauré la libre circulation des personnes et des droits de résidence pour les citoyens de ses 15 pays membres. Cela a permis à de nombreux migrants ouest-africains d’entreprendre plus facilement dans les pays voisins. Cependant, des défis subsistent : xénophobie occasionnelle, statut précaire de certains migrants économiques, ou encore reconnaissances de diplômes non harmonisées qui brident la mobilité des professionnels. La vision panafricaine, réaffirmée par l’Agenda 2063, est d’aller vers un continent où tout Africain puisse circuler librement et contribuer où bon lui semble, un peu à l’image de l’Union Européenne.

Transformer l’exode en opportunité. L’histoire de l’humanité l’enseigne : la migration peut être une formidable force de développement si elle est bien gérée. Pour l’Afrique, il s’agit de transformer l’exode de compétences en réseau d’opportunités. Plutôt que de subir le départ de certains de ses fils et filles, le continent peut y voir une chance : ces derniers deviennent des ambassadeurs, des investisseurs, des innovateurs susceptibles de revenir ou d’agir à distance. Les success stories ne manquent pas, à l’image de ces entrepreneurs diasporas qui investissent dans des start-ups africaines, de ces artistes africains du monde entier qui redorent l’image du continent, ou de ces étudiants brillants formés à l’étranger qui rentrent fonder des entreprises sociales. Certes, la fuite des cerveaux reste une préoccupation dans des secteurs comme la santé (l’émigration des médecins et infirmiers fragilise des systèmes déjà faibles). Mais là encore, des solutions se dessinent : accords de formation avec service obligatoire quelques années au pays, incitations au retour (par des postes attractifs, des exonérations d’impôts temporaires).

En fin de compte, diaspora et migration ne doivent plus être vues comme une perte pour l’Afrique, mais comme une extension de l’Afrique au-delà de ses frontières. Un pied sur le continent, l’autre à l’étranger, la diaspora crée des ponts, accélère les transferts de savoir-faire et agit comme un catalyseur de changements. À condition d’en avoir la volonté politique et sociétale, l’Afrique de demain saura pleinement intégrer cette ressource précieuse que représente sa diaspora, transformant ainsi les trajectoires migratoires en un cercle vertueux de développement inclusif et durable.

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